Hors-Champ / Goliath : décryptage d’une lutte environnementale et sociale

Un film de Frédéric Tellier avec Pierre Niney, Gilles Lellouche, Emmanuelle Bercot, Laurent Stocker, Yannick Renier….

Date de sortie : 9 mars 2022 (France)

Musique : Christophe La Pinta

Scénario : Simon Moutaïrou; Frédéric Tellier

Sociétés de production : A Single Man Productions

Le 9 mars 2022, Goliath sortait en salle. Réalisée par Frédéric Tellier, cette fiction fortement inspirée de l’affaire du glyphosate brosse un portrait complexe et poignant des acteurs en lutte contre les géants industriels commercialisant un pesticide toxique : la tétrazine.

  • Le synopsis en bref

Des vies humaines se retrouvent, de près ou de loin, éclaboussées lorsqu’un scandale phytosanitaire lié à l’utilisation massive d’un pesticide cancérogène gronde puis éclate au grand jour. L’intrigue tourne autour de trois personnages principaux : Patrick, Mathias et France. Patrick (Gilles Lellouche) est un avocat en droit de l’environnement sur le déclin, dont la carrière va prendre un tournant militant à partir du procès dans lequel il assure la défense de Lucie Thoran, agricultrice, dont la compagne est décédée des suites d’un cancer causé par l’exposition à un type de pesticides : la tétrazine. Mathias (Pierre Niney) est un homme d’affaires et de pouvoir, à la carrière flamboyante en tant que représentant au sein d’un lobby colossal défendant des intérêts pétroliers et de géants industriels, dont le groupe « Phytosanis », responsable de la production et de la diffusion de produits pesticides à base de tétrazine. France, (Emmanuelle Bercot) quant à elle (difficile de penser que le prénom a été choisi au hasard), est une professeure de sport et ouvrière en zone rurale, dont le compagnon est en rémission d’un cancer causé par l’exposition aux pesticides disséminés dans l’air ambiant par leur voisin, lui-même agriculteur.  

  • Les multiples facettes d’un combat collectif et complexe

D’emblée, le message est clair : il s’agit d’une fiction. Néanmoins, le film prend la précaution d’indiquer par un avertissement que toute ressemblance avec des événements passés ou des personnes réelles ne relèverait pas du hasard. Manœuvre habile permettant de rattacher les problématiques de Goliath à des situations actuelles, sans en faire un documentaire pour autant.

Le film s’ouvre sur le procès intenté par Lucie Thoran à l’encontre du groupe « Phytosanis ». L’action aurait pu tourner autour de cette intrigue en particulier, du procès et de la bataille judiciaire pour faire reconnaître la responsabilité pénale du groupe industriel dans le développement du cancer ayant causé la mort d’une agricultrice. Mais très vite, nous comprenons qu’il en sera autrement. La multiplicité des protagonistes est un élément fondamental de l’architecture du film, dont la narration repose essentiellement sur l’enchevêtrement de leurs parcours respectifs.   

  • La dynamique des rapports de force

 Le titre du film fait référence au passage de la Bible de David contre Goliath. David est un berger qui décide d’affronter Goliath, guerrier monstrueusement colossal. David ressort vainqueur de ce combat contre le géant, malgré sa position de faiblesse physique, en utilisant pour seules armes une fronde et des pierres. Cela illustre le ton du film, basé sur la tension entre des rapports de forces inégales. Les références à cet épisode biblique sont présentes explicitement et implicitement dans la narration. De façon explicite, lors d’une scène regroupant des ministres et hommes d’influence autour d’une table, en arrière-plan nous pouvons voir une gravure (tableau) représentant le combat de David contre Goliath. De plus, lorsque le personnage de France prend la parole publiquement, elle raconte ne pas avoir encore trouvé la fronde contre « ce Goliath-là ». De façon implicite, le film développe tout au long de l’intrigue la métaphore filée assimilant le géant industriel et les lobbies puissants qui le défendent au colosse Goliath, et les militants luttant pour la reconnaissance du caractère cancérogène de la tétrazine, et pour faire interdire cette substance, à David.

Nous pouvons identifier plusieurs rapports de force dans le film, que ce soit entre les lobbies et les puissances politiques décisionnaires ; entre les lobbies et l’avocat en droit de l’environnement, et a fortiori la justice ; entre les populations victimes de l’usage du pesticide cancérogène et le géant industriel commercialisant ce pesticide ; ou encore entre la communauté scientifique et les groupes industriels. La place des scientifiques est abordée par le film qui montre la difficulté de leur positionnement. Les rapports et études scientifiques, notamment ceux de l’OMS, sont un élément clé pour apporter la preuve de la dangerosité de la tétrazine, et ainsi appuyer l’action en justice contre le groupe Phytosanis. A l’inverse, sont aussi mentionnés des rapports scientifiques établis par des hommes dont la corruption par les groupes industriels est avérée et dénoncée par les militants. Le film montre et critique ici l’instrumentalisation de la science au profit des intérêts économiques et financiers des groupes industriels, mais aussi la grande fragilité dans laquelle se retrouvent les scientifiques engagés pour faire éclater la vérité. En effet, l’un de ces scientifiques, incarné par Jacques Perrin, n’ose plus prendre la parole en public, ni révéler au grand jour des observations et constats sur le caractère léthal de ces pesticides, car son exposition médiatique comporte un risque trop important pour sa personne et pour ses proches. Les conversations entre ce personnage et Patrick, l’avocat en droit de l’environnement, sont décisives dans la compréhension de l’ampleur du phénomène, qui dépasse l’échelle des êtres humains, ou même des sociétés, pour aborder la thématique des ressources à l’échelle planétaire et des enjeux de pouvoir associés à la capacité de « nourrir l’humanité ».   Par ailleurs, le film questionne sur l’importance de l’accès à l’information, et du relais médiatique en termes d’impact sur la société et auprès des pouvoirs publics. On perçoit l’oscillation entre confidentialité et publicité, véritable enjeu de révélation de l’information controversée.

  • La condition (in)humaine face aux menaces sanitaires et environnementales

Le film aborde et questionne la notion de justice sociale et environnementale. L’institution judiciaire encadre l’action : en effet, c’est un premier procès qui ouvre l’histoire, et un autre procès qui la clôt. L’aboutissement ou l’échec des procédures judiciaires est une autre illustration du combat mené par les personnes victimes de l’utilisation de pesticides toxiques, et par les militants pour la révélation de la « vérité » sur ces produits.

La tension permanente du film, au-delà de l’intrigue, est renforcée par un sentiment d’insécurité et de peur chroniques, lorsque certains protagonistes reçoivent des menaces de mort ou subissent des agressions, comme effet collatéral de leur engagement dans la lutte pour la vérité. Le film dénonce la violence sous toutes ses formes, qu’elle soit psychologique, morale, ou physique, individuelle ou institutionnelle. L’action se focalise par moments sur le personnage de France, qui face à l’impuissance et l’inefficacité du groupe de parole de son village à propos de la dangerosité des pesticides, s’engage dans un groupe d’activistes, et interroge la notion de « désobéissance civile ». Plus largement, la faculté d’appréciation de la légitimité des actions et des moyens employés est laissée au spectateur. En outre, l’intrigue est marquée par l’urgence, la menace imminente pour les personnes exposées à la tétrazine, résidant dans des zones rurales, de tomber malade et de mourir d’empoisonnement. Un parallèle peut être dressé entre Goliath et le film intitulé La Fille de Brest, réalisé par Emmanuelle Bercot (actrice incarnant France dans Goliath). Ce film datant de 2016 traite du scandale sanitaire du médicament « Médiator », ayant causé le décès de très nombreux patients qui s’étaient fait prescrire ce traitement.

Malgré les violences décrites dans le film, et l’impression que la bataille menée est vouée à l’échec, celui-ci se termine sur une note d’espoir lorsque France prononce ces mots : « Je veux croire qu’il y a un autre monde possible, plus honnête et plus humain ».

  • L’illustration d’une problématique transgénérationnelle

Tout au long du film, apparaît en filigrane la thématique de la survie des générations futures. France et son compagnon sont parents d’une petite fille de 9 ans. Ce personnage illustre de façon subtile et poétique la fragilité de l’avenir, son caractère incertain, notamment lorsque nous la voyons s’entraîner au funambulisme sous un chapiteau de cirque. Instabilité, tensions, forces et gravité, espoir d’aller au bout du parcours et risques de chute caractérisent sa marche et le film. De plus, lors d’une scène entre la mère et sa fille, cette dernière demande « Maman, qu’est-ce qu’on fera quand papa sera mort ? ». La réponse imagée de la mère est pleine de poésie et de bienveillance. Mais à cette explication, la petite fille réplique « Maman, j’ai plus 4 ans ». Nous pourrions y voir ici le sursaut d’une génération mature et lucide sur la réalité d’une situation, et qui pose de façon pragmatique la question de « l’après ».

Le personnage de Mathias (Pierre Niney) devient père au cours du film, et il utilise cet élément de sa vie personnelle pour nourrir les arguments allant dans le sens du caractère inoffensif des pesticides d’une part, et de la nécessité de les utiliser pour nourrir l’humanité grandissante d’autre part. Sous couvert d’« humanisme », cet argument n’est en réalité que repris pour servir les intérêts du groupe industriel développant les produits pesticides toxiques.

  • En conclusion

Goliath est un film engagé, prenant et nuancé. D’une grande actualité par le sujet et son traitement, il montre avec réalisme, sans caricature aucune, les personnages suivant leur situation par rapport au scandale phytosanitaire des pesticides, et l’évolution de leur positionnement. Il invite le spectateur à réfléchir sur les luttes sociales, politiques et environnementales, tout en l’incitant à se questionner sur la place des médias dans la société, le crédit accordé au corps scientifique sur les questions écologiques, et le rôle à jouer en tant que citoyen.


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